i-D France – Interview

Par Malou Briand Rautenberg
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j’ai photographié tous les visages de la corse en été

Anton Renborg a passé 5 étés à sillonner l’île de Beauté en voiture, seul. Sans jamais s’immiscer dans l’intimité des locaux ni des vacanciers, le photographe suédois a capturé l’aura sulfureuse et indocile de la Corse.

Les photographies d’Anton Renborg n’ont ni le format, ni la prétention des cartes postales. Pourtant, Notices de la Corse, le livre qui rassemble les tirages estivaux du photographe originaire de Suède, met en lumière toute la splendeur et l’aridité de l’île de Beauté. Cinq étés d’affilé, Anton Renborg a sillonné les collines corses en voiture – seul. Il s’arrêtait par hasard au bord d’une route bordée par les maquis, dans un village ou sur les criques, pour immortaliser un fragment d’existence : celui des touristes paisibles, des locaux plus méfiants, d’un garde-côte, des vaches qui paissent ou d’une colline silencieuse. Le silence, d’ailleurs, est un mot qui domine la photographie d’Anton. Il ne connaît pas ceux qui sont passés sous son objectif : ni les corses, ni les vacanciers et ne s’est pas entretenu avec eux avant de les capturer : “Je ne connaissais rien de la Corse, rien des gens que j’ai photographiés. Quand on connaît trop bien quelque chose, on ne fait plus attention aux détails.” Voilà ce que Notices de la Corses’attache à montrer : la Corse, sous tous ses angles. Sans grands discours ni morale. On a rencontré Anton à l’occasion de la sortie de son prochain livre aux éditions Filigranes, Days in Vichy. On a parlé des corses, de leur insoumission et de leur indépendance. Et on lui a demandé pourquoi il ne voulait surtout pas photographier la Suède.

Comment t’es venue l’idée de photographier la Corse ? Qu’est-ce qui t’a poussé à aller là-bas ?
C’était une commande, au départ. J’ai compris tout de suite, en sortant de l’avion et en prenant ma voiture, que cette île était faite pour moi. C’était un truc dans l’air, comme une évidence. Je suis tombé amoureux de la Corse. J’ai commencé à tenir, en parallèle de me commandes, un carnet de bord personnel, avec mes photos perso. J’y suis retourné cinq fois, chaque été, pendant deux semaines.

Comment tu faisais là-bas ? Tu connaissais des gens ?
Non, j’étais toujours seul. J’étais en voiture et je m’arrêtais à certains endroits, un peu au hasard. J’avais pas de carte, pas de GPS, rien. Je voulais juste découvrir l’île. Ce qui m’a frappé, presque immédiatement, c’est ses paradoxes et ses contrastes : en Corse, on tombe sur des touristes, des endroits magiques et préservés qui nous ramènent à une époque antérieure, des chapelles comme au Moyen-Âge, des criques abandonnées qui soudainement sont prises d’assaut par une boat-party sur yacht. C’est ce que j’ai tout de suite apprécié, là-bas. Le bruit du silence entre les montagnes. Je n’ai jamais retrouvé ce calme et cette tranquillité autre part qu’en Corse. Quand les cloches d’une église sonnaient, on les entendait résonner à des kilomètres. Je ne me souviens même plus de certains endroits ni vers où j’étais. Je m’y rendais en prenant des chemins escarpés, sans trop réfléchir à là où je mettais les pieds. Ça m’est même arrivé de dormir dans la voiture parce que j’étais perdu et que je n’avais nulle part où aller !

Tu as photographié les touristes en vacances, mais les Corses aussi. Tu n’as jamais rencontré de problème pour les photographier ?

C’est très difficile de photographier les Corses : ils ont une perception incroyable. Avec eux, tu ne peux pas tricher. Si tu vois quelqu’un de l’autre côté de la rue, que tu fais semblant de photographier un truc à côté de lui pour ne pas qu’il te voit, tu peux être sûr qu’il va te tomber dessus. Enormément de gens ont refusé d’être pris en photo. Je m’en apercevais chaque fois que je rentrais chez moi, en Suède, et que je regardais mes clichés. Je n’avais que très peu de portraits, et ça me rendait dingue. Du coup, j’y suis retourné plein de fois.

Dans ton livre, on trouve des photographies de paysages tout à fait vierges et d’autres où l’homme s’impose dans le cadre. Cette dualité est propre à la Corse, selon toi ?
J’étais touché de trouver cet endroit en Europe. En Suède, comme en Corse, les gens ne parlent pas trop : ils s’expriment en silence. Tu ne parles pas du temps qu’il fera demain, avec les Corses. Les gens protègent leur intégrité là-bas, ils la préservent. J’ai voulu tiré le portrait d’un pays, pas d’une personne. C’est pourquoi j’ai besoin de laisser des photos vides, vidées de la présence humaine. La Corse, au même titre que la Crète ou la Sicile, ont été sous la domination de nombreux pays qui se disputaient le territoire. Du coup, la Corse s’est forgée une identité très forte pour se protéger. Les grandes familles ont créé un système sous le système corrompu en place. D’une certaine manière, cette résistance inhérente à la population corse et instinctive, a préservé le pays de l’invasion capitaliste et des grandes enseignes : là-bas, il n’y a pas de MacDo, pas de grands hôtels, pas de chaines de grands magasins. Les Corses que j’ai rencontrés, il m’arrivait de boire un verre avec eux, sans parler. Le silence compte beaucoup là-bas.

Tu n’as jamais discuté ni échangé avec les gens que tu as photographiés sur place ?
Je préfère ne pas les connaître, je ne m’immisce pas dans leur intimité; si je le fais, la spontanéité disparaît de l’image. Mes photographies, je les ai prises en silence. Je ne parle que très peu avec les gens que je photographie. C’est un accord tacite. Pour moi, la photographie c’est instinctif. Je ne connais pas les gens que j’ai réunis dans ce livre. J’avais juste envie de présenter des fragments de vie, sans chercher à questionner ces personnes sur leur vie ou leur passé.

Du coup, on a l’impression que tu gardes une certaine distance avec ceux que tu photographies, tu ne vas jamais trop près des gens, même dans le choix de tes cadrages…
Exactement. Je ne fais jamais de portrait, par exemple. Je préfère laisser les gens flotter dans l’espace. Sinon, j’ai l’impression de parler à leur place, d’en dire trop sur eux. Ce n’est pas mon but, en tant que photographe, je n’ai pas la prétention de montrer ce qui est vrai, seulement ce que j’ai vu et ce qui m’a touché. J’ai besoin de ne pas tout connaître de mon sujet. La Corse, je n’y connaissais rien avant d’y mettre les pieds. Pareil pour Vichy, où je suis resté pour photographier les gens qui y vivent, ou le Mexique. Quand tu ne sais pas, tu es obligé de tout regarder, jusque dans les détails. Quand tu connais trop, tu passes à côté des détails. C’est ça la photographie pour moi, ce sont les détails qui la subliment.

Qu’est-ce que tu souhaites faire passer à ceux qui verront tes photos de la Corse ?
De découvrir la Corse à leur manière. Comme de se découvrir soi-même. Il y a de tout, même sur une île : il faut laisser la porte ouverte à ceux qui vont regarder les images. Je n’aime pas les images qui parlent trop. C’est mon approche de laisser libre court à l’imagination des gens. L’histoire, elle appartient à tous et pas qu’à moi. Je ne veux pas juger les gens, ni les condamner. Je veux juste évoquer un état entre les lignes, surtout ne pas trop en dire. Sinon, on tue la beauté des choses.

Tu n’as jamais photographié la Suède, dont tu es originaire et où tu vis. Pourquoi ?
Je sais que la Suède est un pays remarquable, mais j’ai du mal à la photographier. C’est très beau de montrer d’où l’on vient, d’autant plus que la Suède est magnifique. Mais je me sens plus à l’aise, en tant que photographe, quand je ne sais pas où je suis. C’est là que je fais attention à ce qui m’entoure.